Maria-Pia FILIPPETTO

 Artiste peintre 

 Maria-Pia, pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous ? 

Je m’appelle Maria Pia Filippetto, j’ai 66 ans et demi. Je suis née en Italie et j’habite à La Ferté-sous-Jouarre depuis presque huit ans. Je suis sourde profonde depuis toujours. Les activités artistiques m’ont toujours passionnée. J’ai vécu dans de nombreux endroits : en Italie, en Afrique, à Genève, à Nice, à Strasbourg… 

Que représente la peinture pour vous et comment est née votre passion ? 

À mes débuts, les artistes du XXe siècle avaient ma préférence. J’étais attirée par les formes, la représentation des visages, les aplats de couleurs typiques de cette période. Je m’inspirais des œuvres de Picasso, je mélangeais les styles. Ce n’est que plus tard, en me rendant dans les musées d’Orsay et du Louvre, que j’ai découvert les peintres de la Renaissance. Le travail sur le relief, les formes, les ombres et lumières, les détails rendaient la peinture plus vivante que je ne me l’imaginais.

Je fais de tout : je peins à l’huile, à l’acrylique, à l’aquarelle, je sculpte. J’ai trouvé ma personnalité, mon originalité et mes tableaux sont toujours figuratifs. Aujourd’hui, quand je reviens sur mes tableaux d’il y a vingt ans, je vois que mon style a changé. Je me sens très différente, j’ai beaucoup plus d’expérience, plus de tranquillité. Je retravaille mes œuvres encore et encore pour m’améliorer constamment. Je suis très maniaque, j’aime la perfection !
                Maintenant que j’habite près de la forêt, en pleine nature, je suis apaisée et cela se ressent dans mes toiles. On est peut-être proches de Paris, mais ici, il n’y a pas d’immeuble, pas de bruit. Il y a davantage d’images, je peux observer, apprécier et découvrir les formes et les couleurs qui sont plus vives ici qu’à Paris. 

Les couleurs tristes font partie de mon passé, de mes blessures. Mes longues périodes de souffrance se ressentent dans mes peintures. C’est ma vie qui ressort à travers elles. Cela appartient à mon passé, j’essaie de ne plus y penser. Aujourd’hui, la vie est belle ! La nature, la tranquillité et mes enfants m’ont permis d’avancer. 

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours artistique ? 

Déjà toute petite, j’adorais la peinture. Je dessinais des formes dans la terre avec des bouts de bois. J’aimais la nature, j’observais tout : les escargots, les feuilles… Je ne jouais pas beaucoup avec les autres enfants, j’étais toujours dehors en train d’observer la nature et les animaux. Je me fabriquais des petits jeux, j’étais un vrai garçon manqué ! Puis, je suis partie à Venise où j’ai rejoint une école pour les sourds de la maternelle à l’école secondaire. Cet institut immense était entièrement entouré de murs peints. Je laissais libre cours à mon imagination et j’ai commencé à peindre. Très vite, les professeurs ont su voir mon talent. 

Je voulais m’inscrire au lycée artistique mais on m’a refusée parce que j’étais sourde. J’ai intégré l’école des Beaux-Arts de Venise. Pendant 5 ans, trois fois par semaine, je suivais des cours où je dessinais des modèles vivants pendant des heures…. Aujourd’hui, je n’ai plus besoin de modèle, tout est dans ma tête ! 

Par la suite, je suis devenue professeure de peinture à l’Institut des sourds pendant deux ans, avant de partir en Afrique où j’ai été bénévole pour les sourds au Sénégal. Je m’y suis mariée avec le père de mes enfants. Il était fonctionnaire de l’ONU et nous étions amenés à beaucoup voyager. Lorsque je suis retournée en Italie, je suis devenue bénévole pour mon ex-mari. Je continuais en parallèle mes activités d’artiste peintre jusqu’en 1990. Puis j’ai été à Nice où j’ai exposé dans une galerie d’art à Saint-Paul-de-Vence pendant un an, mais le marché de l’art était en crise, ça n’a pas marché. Je suis ensuite partie à Strasbourg. Je suivais mon mari, je devais sans cesse m’adapter à la langue, à la culture, je m’occupais de mes enfants, j’étais bénévole pour les sourds… J’étais épuisée. 

Les années 2000 à 2003 ont été une période sombre de ma vie. Je me suis enfermée sur moi-même : je n’en pouvais plus et n’avais plus goût à rien ! J’ai fait un total rejet de ma peinture et j’ai tout arrêté. J’ai voulu repartir à zéro. Je suis alors devenue femme de ménage chez des particuliers. Pendant cette période, je ne pouvais pas m’empêcher de réorganiser les pièces des maisons, je réagençais les meubles, je bougeais les objets, je mettais des fleurs : finalement, je ne peignais plus mais en réorganisant les espaces, j’imaginais des peintures ! En montrant mes tableaux en photo aux personnes chez qui je travaillais, elles ne comprenaient pas pourquoi je ne vivais pas de mon art ! Ce sont elles qui m’ont poussée à reprendre et m’ont redonné confiance. J’ai donc recommencé à peindre en 2003. 

Une fois la peinture reprise et grâce à l’aide de ces personnes qui sont devenues mes amies, j’ai été embauchée par le musée Carnavalet à Paris et je suis devenue professeure dans les musées de Paris pour donner des cours aux élèves sourds et malentendants.

Depuis le confinement et la crise sanitaire, je peins chez moi. Cet été, j’ouvrirai les portes de mon atelier-galerie dans ma maison, à La Ferté-sous-Jouarre (30 c, ruelle du petit Bécard, 77260 La Ferté-sous-Jouarre).

Pouvez-vous nous donner trois mots pour décrire votre parcours ? 

Combat, peinture et force

Que représente pour vous la Journée internationale des droits des femmes ? 

Les droits de la Femme sont très importants. Depuis quelques temps, on parle beaucoup des femmes battues et tuées sous les coups de leurs conjoints. Cela me ravive des souvenirs douloureux. J’ai moi-même été battue par un homme pendant cinq ans et j’ai dû m’en sortir : c’était une question de vie ou de mort. Je suis devenue féministe suite à cela, pour protéger mes enfants. Ils m’ont aidée à aller mieux, je dirais même à revivre. Aujourd’hui, ils sont là pour m’épauler. Moi, je suis à la fois femme et maman. Je fais tout ! Les femmes sont et font tout : elles travaillent, elles se sacrifient, elles maternent. Mais elles sont encore trop souvent victimes de violences au sein de leur foyer. 

Atelier-Galerie
30 C, ruelle du Petit Bécard
77260 La Ferté-sous-Jouarre